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LOIN DE VĀRĀNĀSĪ
Extrait de "Loin de Vārānasī, roman paru aux éditions Orizons en 2008
(Chapitre 24).
[...]
[...] Donc, c’était incroyable. Je venais d’être pris en otage, puis libéré. Bien sûr, je n’avais même pas eu le temps de saluer et remercier mon oncle Gobind Singh le Bon ; déjà ces inconnus voulaient m’accaparer et m’expliquer la raison de leur présence à Lagos, ainsi que l’immense service qu’assurément je voudrais bien leur rendre. L’autre otage, qui me ressemblait – que dis-je ? Mon sosie -, l’autre otage donc, était décédé tandis qu’ils avaient versé la rançon. Cet homme se nommait Essilan Beliwin Garang ; il était roi. On me précisa qu’il avait régné jusqu’à l’avant-veille sur un minuscule pays d’Asie voisin de Brunei, le Bilang Biwar.
- Très bien, dis-je, seulement je me soucie comme d’une guigne de votre principauté ! Je vous présente mes condoléances pour votre défunt roi… Je suis épuisé ! Je voudrais prendre une douche. (Ces derniers mots prononcés en criant, mes nerfs donnant alors maints signes d’obsolescence).
- Oui, Monsieur, dit l’un des hommes en complet noir. Nous vous entretiendrons de tout cela tandis que vous êtes sous la douche. Je ne regarderai pas votre personne pendant vos ablutions, ajouta-t-il respectueusement.
Je pris ma douche sans tirer le rideau. Le monsieur en noir tournait le dos et me parlait pendant que je me savonnais. Comme je laissai choir le savon qui fila jusque dessous, il le récupéra et me le tendit, ce qui fit qu’en ne voulant me voir sous la douche, il se tordit le bras et dit « Aïe ». Puis il se présenta. Il s’appelait Ving Beliseon Pranang et portait le titre de conseiller privé de Sa Majesté bilangaise.
Il m’expliqua tout d’abord que les Bilangais sont gens calmes, gentils, d’humeur équanime, travailleurs, obéissants, et qu’ils aiment et respectent le roi Essilan Beliwin Garang à un degré qui ne se peut dire.
Pourquoi donc me vantait-il les mérites du peuple bilangais ?
- Ah, me dit-il, parce que vous allez, s’il vous plaît, devenir le roi de ce peuple, et il faut que vous ayez confiance en vos sujets.
Je me mis à hurler et manquai piquer une crise d’hystérie. Jaillissant de la douche et me jetant sur lui, je tentai de l’étrangler. Mais comme j’étais nu, il me tendit un vaste peignoir. La douceur familière d’un tissu éponge de bonne qualité m’apaisa. Je le priai de m’excuser : j’avais éprouver trop de choses difficiles ces derniers jours, j’avais besoin de repos, d’un repas, et il me proposait de but en blanc d’être le monarque d’un petit pays d’Asie (aux sujets aimants et soumis). Il comprit que c’était trop de demander en peu de temps mais exigea encore quelques minutes. Derechef il parla. Puis il promit qu’il reviendrait le lendemain, que j’avais encore vingt-quatre heures pour me décider. Mais qu’il devait me dire l’essentiel en deux mots : en visite au Nigeria, parti pour négocier en secret avec une grande compagnie pétrolière, le roi du Bilang Biwar venait de mourir jeune, alors que sa succession n’était pas assurée : les parents de Sa Majesté étaient morts depuis longtemps, et ils n’avaient eu que des filles. Le frère cadet du roi était fou. Le régent venait de tomber malade et le cancer foudroyant dont il souffrait ne lui permettait pas de remplir le rôle qui lui était dévolu. La vacance du pouvoir risquait d’être vécue comme un signal tragique par les Bilangais. Jamais le pays n’avait été privé de roi, fût-ce une journée. Un monarque absolu ne saurait être élu, ni la constitution modifiée. Il fallait un remplaçant au pied levé.
Or ma ressemblance étonnante avec le roi et ma présence sur les lieux permettraient de dissimuler cette tragédie au peuple bilangais. Je devais accepter. Je serais Essilan Beliwin Garang.
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