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LE PUITS DU TEMPLE
Cette nouvelle
se trouve au début du recueil "Le Puits du Temple",
paru aux éditions Climats en 1992.
D'où vient le lac de sang
« Ce qu'il nous faut, c'est des règles. Pas la loi, surtout pas
la loi. »
(Georges Pérec)
Il était une fois une petite fille, dont l'histoire n'a pas retenu
le nom, qui se promenait souvent seule. Sa famille habitait la
campagne et l'on peut dire qu'alentour de chez eux les champs
pâlissaient auprès de la forêt.
La providence et le destin, ainsi que son propre vouloir, avaient
pourvu la petite fille d'une sur aînée et d'une mère.
- Ma grande sur n'est pas heureuse, songeait la petite fille
en se promenant. Elle ne mange que très peu, elle ne boit pas
de bon vin rouge, elle ne prend pas soin de ses vêtements et elle
ne lit pas de livres. Elle croit qu'elle n'est pas digne d'avoir
un peu de bonheur en ce monde. Elle ne s'autorise pas.
La petite fille marchait sur un sentier où rampaient les ronces
et les mûres et de temps en temps cueillait une ou deux mûres,
sans se faire griffer les doigts.
- Ma mère non plus n'est pas heureuse. Elle est maigrichonne,
elle ne voit plus d'homme depuis que Papa est parti, elle tricote
des vêtements ridicules, elle ne se fait jamais de petit cadeau
comme un canevas chez la mercière, elle ne parle pas aux gens
à la sortie de la messe et elle n'est pas allée au cinéma ces
dernières années. Elle ne sait pas se faire aimer. Elle ne s'autorise
pas.
Puis la petite fille marcha encore, mangea des mûres, et réfléchit
aux autres personnes qu'elle connaissait.
- Finalement, dit-elle à voix haute (car dans cette forêt on pouvait
parler seul à seul avec soi), beaucoup de gens que je connais
sont malheureux. Ils ne s'autorisent pas. Moi, je dois être différente.
Moi, je m'autorise.
Et elle continua sa promenade, croquant d'autres mûres avec satisfaction.
Brusquement, il y eut autre chose. Telle une tache de confiture
répartie sur une toile cirée par les miettes de pain du petit
déjeuner ou par le galbe innocent d'une cuillère, un lac se donnait
place, là où la forêt s'arrêtait. Ce lac, la petite fille ne l'avait
jamais vu.
L'eau du lac était rouge. La petite fille se pencha sur le bord,
et ne vit pas son reflet. Elle goûta l'eau du lac et dit très
consciemment, à haute voix :
- Mais c'est du sang.
La petite fille gardait la tête froide mais fut très étonnée.
Comment pouvait-il y avoir en la forêt un lac de sang ? Or ce
sang ne provenait pas d'un meurtre, évidemment ce sang était bon
et ne faisait manque à personne. Elle regarda les confins du lac,
mais ne put les apercevoir : le lac ne paraissait pas limité.
Elle songea qu'il devait y avoir une source proche, d'où le sang
jaillissait continûment, sans jamais tarir.
Alors elle remercia Dieu de lui avoir donné tous ces pouvoirs,
et de s'être autorisée : car en regardant mieux, elle vit que
ce sang venait d'elle.
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