Les carnets (weblog) de l'auteur
 



FLAVIE OU L'ECHAPPEE BELLE



Extrait de "Flavie ou l'échappée belle", roman qui vient de paraître aux éditions Albin Michel (juin 2004). Cet extrait se trouve dans la 2ème partie, pages 82-86.


[...]

La femme me donne de l'eau dans un récipient en bois. Le bois est si léger que je le saisis mal. Je renverse l'eau. Quelqu'un me verse encore de l'eau. Je me sens faible. Quelque chose dans ma poitrine me fait mal. Je me palpe les seins et je sens qu'ils sont recouverts de quelque chose. Ils m'ont mis une sorte de pansement. J'ai dû me blesser sur un rocher en glissant dans la rivière.
Je me souviens, maintenant. Nous avons glissé sur des centaines de mètres, peut-être même beaucoup plus, durant de longues minutes. Ce fleuve ou ce torrent nous a charriés très loin, nous secouant comme des fétus de paille, et nous a jetés contre des rochers. Je me rappelle avoir vu Quatre-Bouches heurter violemment un rocher, devant moi. Les eaux nous ont portés très loin. Sur l'autre rive, très loin des soldats. Soudain je me souviens de tout, je me rappelle chaque personne, chaque détail.

- Où est Marcus ? Où est Inaua ?

Les Indiens me regardent gentiment. La femme continue de me caresser les cheveux. Ils ne comprennent pas ce que je dis. Ils ont l'air très sérieux, ils sont graves, respectueux. Ils me donnent de l'eau chaque fois que j'ai parlé. Peut-être croient-ils que je demande de l'eau ?

- Plusieurs d'entre vous sont sains et saufs ! dit quelqu'un.

Je comprends ce qu'il dit. Un homme en robe de bure vient d'entrer dans la case. Il parle portugais, et très posément, comme si j'étais malade.

- Vous avez été blessée, dit-il. Vous devez vous reposer. Vous êtes très faible. Vous avez une cheville brisée. Vous pourrez peut-être marcher dans deux ou trois semaines. Les Paiacù vous ont trouvés hier, au bord de la rivière.

- La rivière ? C'était une rivière ?

- Oui, il y a d'immenses chutes d'eau, mais c'est une rivière. La Paiacùci. Elle se jette dans un fleuve, beaucoup plus loin vers le nord.

- Qui êtes-vous ?

- Je m'appelle Luis Garzon. Je suis un missionnaire. Je suis venu vivre chez les Indiens. Je suis ici depuis cinq ans.

- Depuis cinq ans ? Mais, attendez ! Où est Inaua ? Où sont mes compagnons ?

- Ils sont tous vivants, sauf un. Un très grand, très fort, qui a une grande cicatrice sur la bouche.

- Quatre-Bouches. C'est Quatre-Bouches. Il est mort ?

- Oui. Mais les autres sont vivants. Les deux jeunes femmes. Un grand bonhomme noir. Un homme plus petit qui a des cicatrices aux mains.

- Marcus, et puis le Coupeur. Ca doit être le Coupeur. Et les autres ?

- C'est tout. Les Paiacù ont ramené cinq personnes. Attendez. Le chef veut vous parler. Je vais traduire ce qu'il dit.

L'homme très beau, fier de ses grandes plumes, s'avance et s'assied. Il me touche les pieds. Non : il me caresse les pieds. C'est très agréable. Je me sens détendue, heureuse. Faible, mais heureuse. Il parle d'une voix lente, mélodieuse. Il chante. Le Padre Luis traduit aussi lentement que l'Indien parle. Il déroule son discours comme une toile, un tableau, un lé de tissu.

- Le chef s'appelle Pahuti-Hin. Il dit que vous êtes la bienvenue parce que vous êtes une déesse. Il dit que vous êtes Jali, la déesse des eaux. Vous êtes sortie de la rivière Paiacùci avec vos compagnons. Or personne ne sort de la rivière Paiacùci. Donc vous êtes la déesse Jali.

J'essaie de me relever mais la femme maintient mes épaules et ma tête contre ses cuisses, puis me caresse le front. Elle humecte ses doigts de salive et me lisse les sourcils. Pahuti-Hin continue de me parler. Il a l'air de plus en plus grave et respectueux. Il me caresse les pieds, mais avec déférence et, semble-t-il, pour me faire du bien.

- Le chef Pahuti-Hin vous accueille. Il vous aime et vous vénère. Il promet que personne ne vous coupera la tête : ni à vous, ni à vos compagnons. Vos compagnons sont sacrés, car ils sont sortis du fleuve eux aussi.

Le chef se tut. Il retira une plume de sa coiffe et la posa près de ma main. Je la pris. Il eut un large sourire, se leva et sortit. Je regardai le padre Luis.

- Mais, attendez ! Expliquez-moi. Il croit vraiment que je suis déesse ?

- Oui. Personne n'est jamais sorti de la rivière Paiacùci. Et vous êtes blonde et toute blanche, comme Jali. La déesse des eaux. Ils en parlent sans cesse. Ils chantent pour elle et pour Joto, le dieu de la forêt. Je leur ai expliqué qu'il n'y avait qu'un seul Dieu, mais ils ne me croient pas. Ils voient des dieux dans toutes les parties de la nature : les Cieux, la Pluie, les Rochers. Je crois que tout se passe bien, car sinon ils vous auraient recueillis, puis coupé la tête. Il a promis de ne pas vous couper la tête, et il tiendra parole. De plus, il vous vénère. C'est une très bonne chose pour vous.

- Et vous ? Comment se fait-il qu'ils ne vous aient pas coupé la tête ?

- Je leur ai appris beaucoup de choses, j'ai été très poli et honnête avec eux, et ils se sont habitués à moi. Mais au début, ils voulaient me sacrifier. Quand ils capturent un homme d'une autre tribu, ils lui coupent la tête et ils offrent son sang à un dieu. Je pense qu'ils vous offriront du sang.

- Seigneur ! Que je garde le mien peut me suffire ! Attendez... avant de partir, pouvez-vous demander à cette femme de retirer ses cuisses de dessous ma tête ? Je voudrais m'allonger et dormir.

- Je vais le lui dire. Reposez-vous, maintenant.

Je l'entendis baragouiner et chantonner quelque chose en prenant le phrasé bizarre et modulé de la langue des Paiacù. Cela me fit sourire. Je sombrai à nouveau dans le sommeil.


**********


Lorsque je me levai enfin, je sortis de la case en boitant, cherchant mes compagnons. L'une des femmes Paiacù m'avait donné une attelle en bois. Je me déplaçais en soulevant le pied droit. Ma cheville me faisait mal. Je n'avais plus de pansement sur la poitrine. La femme me conduisit dans une autre case. Je ressentis un bonheur intense : Inaua, Marcus, le Coupeur et Kahowa étaient tous là, allongés. Ils dormaient. Ils dormaient comme des enfants.

Pour la première fois, je souris à l'une des personnes qui m'avaient soignée. J'offris un grand sourire à la femme qui était là, qui m'avait servi d'oreiller, d'infirmière, et qui m'avait donné à boire. Elle s'approcha de moi et frotta son immense chevelure casquée contre mon épaule. Elle portait une fine ceinture de lianes. C'était tout. Sa poitrine était vaste et tombait beaucoup. Elle devait avoir eu des enfants. Tout son corps était brun, cuivré, parfaitement lisse. Seuls ses cheveux paraissaient travaillés, ouvragés, compliqués. J'avais aperçu des hommes et des femmes qui s'aidaient mutuellement à couper et arranger leur casque de cheveux. Quelques hommes seulement portaient des plumes.

Je montrai à cette femme la rivière Paiacùci. Elle y descendit avec moi. En chemin, marchant très lentement à cause de ma cheville, nous croisâmes plusieurs hommes de cette tribu. Ils me regardaient avec infiniment de respect, s'approchaient doucement, disaient quelque chose, et frottaient leur tête contre mon épaule. Un petit enfant vint trottiner devant nous. La femme s'empara de lui et le haussa vers moi. Elle mit la tête de l'enfant près de moi afin qu'elle pût frotter mon épaule. Je fis une caresse à l'enfant. La femme me regarda avec un amour et un respect infinis :

- Jali ! dit-elle.

Je n'étais pas au bout de mes surprises. Le padre Luis était dans la rivière, lui aussi, comme beaucoup d'autres hommes, de femmes et d'enfants. Il avait quitté sa robe de bure et se baignait nu, comme tout le monde.

- Bonjour, dit-il. Ne soyez pas étonnée ! Ici, les gens vivent à l'état de nature, ils sont simples et sans façons. Comme vous êtes une déesse, vous pouvez faire ce que vous voulez, et demander ce que vous voulez. Ils feront tout ce qui leur est possible pour vous satisfaire.

- Pensez-vous que je doive me baigner comme eux ? lui demandai-je.

- Oui ! Vous êtes la déesse de la rivière. Vous devez vous plonger librement dans votre élément.

J'ôtai ma chemise et mes pantalons grossièrement taillés dans des sacs de toile. Tous les Indiens me regardaient. Je fis un geste un peu fou : je laissai tomber mon attelle et plongeai dans la rivière ! Dans un grand bruit d'éclaboussures, je ressurgis au milieu d'un groupe d'enfants et de femmes. Elles s'écartaient pour me laisser de la place et me regarder. Ils n'avaient jamais vu de peau blanche. Ils n'osaient pas me toucher. Je m'approchai alors d'une jeune femme, tendis doucement la main, et approchai sa tête de mon épaule. Elle l'y posa et frotta son front. Alors, toutes les autres personnes s'approchèrent de moi et posèrent leur front sur mon épaule.

Certains des Paiacù regardèrent alors le padre Luis d'un air sévère. Il comprit qu'il devait se plier à ce nouveau rite ; il s'approcha et fit comme les Indiens. Je me mis à rire. J'étais dans la rivière, je nageais, mon pied blessé touchait délicatement le bout des rochers, je sentais le glissant des rochers sous la plante de mes pieds, j'étais nue au milieu des Indiens, j'étais heureuse. J'avais cru que nous allions mourir, tués par les soldats, et surtout que nous allions nous rompre le cou dans les chutes. Voici que j'étais vivante. Et on m'accueillait. Et j'étais une déesse. Et je nageais.

[...]





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