| |
ENTRETIEN
Jeanne Pontoppidan
est une amie de longue date. Poète, psychanalyste, elle enseigne
à l'université d'Århus au Danemark. L'entretien qui suit a été
réalisé le 21 mai 2004.
Jeanne Pontoppidan : Bonjour. Et je ne sais pas par quoi commencer
!
Bertrand du Chambon : Bonjour aussi !… Commence donc par ce qui
te vient à l'esprit.
J.P. : Je ne sais pas… Je me demande tout de même comment on peut
avoir écrit tant de livres, tous très différents, et être reste
pratiquement inconnu jusqu'à maintenant. Est-ce que tu as une
explication ?
B.C. : Pas vraiment. Je suppose que c'est dû à la diversité de
mes écrits, et au fait bien connu que les lecteurs, plus encore
les éditeurs, attendent que l'on écrive un livre qui ressemble
au précédent. Or mes textes ne se ressemblent pas. Certains ont
été classés " d'avant-garde ". D'autres apparaissent comme des
romans historiques ; d'autres sont des nouvelles philosophiques,
et cela produit un effet de diversité qui surprend un peu. Aujourd'hui,
un éditeur m'a choisi pour un roman qui ressemble à un roman historique,
et cela peut satisfaire un public assez large…
J.P. : Tu veux dire que Flavie ou l'échappée belle est un roman
historique ?
B.C. : Cela y ressemble. C'est un roman d'aventures, d'une écriture
assez classique, parfois un peu baroque, et qui se lit aisément.
J.P. : C'est aussi un roman très surprenant, assez monstrueux,
dans lequel le personnage principal est une femme à qui il arrive
des choses tout à fait extraordinaires…
B.C. : Oui, Flavie parvient au Brésil en 1796, elle échappe à
la misère en épousant un homme riche et brutal, et très vite elle
va constater que cet homme puissant a des esclaves. Comme Flavie
devient l'amie d'une jeune esclave et protège un jeune garçon
qui a voulu se mettre à son service, elle comprend qu'elle ne
pourra pas continuer ainsi : elle s'enfuit dans la jungle.
J.P. : L'un des côtés les plus extraordinaires de ce roman, c'est
que non seulement elle s'enfuit, mais encore elle survit dans
la jungle, puis elle va traverser les trois Amériques et…
B.C. : Je t'en prie, n'en dis pas trop ! Tu vas me voler des lectrices
!
J.P. : Honnêtement, ça m'étonnerait. Ce qui m'a beaucoup touchée
dans ce livre, c'est que Flavie est profondément femme, et en
même temps d'une grande audace ; un peu inconsciente, mais aussi
très consciente du fait que sa vie est extraordinaire, et qu'il
lui faut accepter tout ça comme ça vient. Son nom même évoque
la vie : Flavie est belle !
B.C. : Oui… L'auteur a dû le faire exprès ! Il y a une réflexion
dans ce roman sur le fait que notre vie nous apparaît comme invraisemblable,
monstrueuse, que nous ne la reconnaissons pas forcément comme
nôtre, et que pourtant c'est notre vie. Nous la choisissons et,
peu à peu, elle nous bâtit.
J.P. : Tu as dû mettre des années à écrire un roman pareil ?
B.C. : Oui, environ six ans. Mais j'ai parfois été obligé d'interrompre
mon travail d'écrivain parce qu'il fallait survivre, éduquer les
enfants, enseigner à des élèves, des étudiants… Disons que de
toutes manières, on ne peut pas écrire un tel roman sans prendre
du temps. Il faut laisser du temps à la création. J'aime beaucoup
la phrase d'Henri Michaux : " Laissez infuser ! "
J.P. : Hum ! Je ne veux pas te taquiner, mais toi, tu laisses
infuser longtemps !
B.C. : Mais c'est nécessaire ! Quand on cherche à écrire quelque
chose d'important, on doit se donner du temps. Cela prend une
énergie énorme et… de plus, j'écris souvent plusieurs textes en
même temps. Tandis que j'écrivais la fin de ce roman en 2003,
j'écrivais aussi des nouvelles, des chansons…
J.P. : Comment se fait-il que tu aies écrit autant de chansons
?
B.C. : J'ai rencontré vers 1985 un compositeur, Philippe Kadosch,
qui est devenu un ami. Il m'a fait écouter sa musique et demandé
d'écrire des paroles. C'est l'exercice le plus difficile que j'aie
jamais fait. Nous avons écrit surtout des chansons pour des chanteuses
brésiliennes qui chantent parfois en français : Mônica Passos
et Tetê Espindola, surtout. Tetê est une chanteuse formidable.
Elle a donné un concert à Paris - en 98 je crois. Sa voix m'a
littéralement collé au mur ! C'est une voix puissante, qu'on peut
comparer à la Callas… J'ai voulu faire de très belles paroles
pour ces chansons, mais elle a beaucoup de mal à les chanter !
Un disque doit sortir cette année ou en 2005…
J.P. : Et tu n'as jamais publié toutes ces chansons, tous ces
poèmes ?
B.C. : Non, rarement. Dans une ou deux revues, peut-être… J'ai
même oublié, dans ma bibliographie, diverses publications. Je
n'y ai pas mis les publications universitaires, évidemment.
J.P. : Tu as publié, finalement, ta thèse sur Jean Cocteau en…
c'était en 2000, non ?
B.C. : J'ai soutenu ma thèse de doctorat en 1998, Fiction
et autobiographie dans les romans de Jean Cocteau, et je
l'ai réécrite pour en faire un essai qui est paru aux éditions
L'Harmattan à la fin 2001.
J.P. : Pourquoi une thèse sur Jean Cocteau ? B.C. : J'avais été
frappé par le fait que tout le monde le connaît pour son théâtre
ou ses films. C'est un créateur multiforme, d'une intelligence
remarquable, et capable d'une infinie variété de créations : poésie,
fresques, dessins, lithos, décors de théâtre, films, pièces, céramique,
verre, tapisserie, vêtements, correspondance. Un peu de tout ce
que j'ai fait moi-même, à une échelle bien plus modeste évidemment.
Je ne peux pas m'identifier à Jean Cocteau : il est trop fin,
trop subtil ! Et presque personne n'a vraiment lu ses romans.
Personne n'a lu Le Grand Ecart, Le Potomak, La Fin du Potomak…Même
Thomas l'imposteur n'a jamais été au programme de l'agrégation
! J'ai voulu rendre justice au romancier. Faire un pied de nez
à ces critiques et à ces professeurs qui sont souvent si ignorants…
J.P. : Tu cherches à te faire des amis, là ?!
B.C. : Certains critiques sont ignorants. Certains seulement.
Ils ne lisent pas. Et pis encore, ceux qui devraient lire et enseigner
- j'en ai connu beaucoup - lisent tout le temps les mêmes livres
! C'est tout à fait honteux. Qu'un livre remarquable tel que
Le Livre blanc ne soit pas connu sous prétexte qu'il évoque
l'homosexualité masculine est une honte pour notre culture.
J.P. : C'est étrange : je croirais presque que tu as un compte
à régler avec les critiques, les professeurs qui t'ont ignoré,
toi ! Or je sais par ailleurs que tu ne vis pas dans la rancœur
; et même que tu te moques un peu de tout cela.
B.C. : Oui, parce que j'ai eu longtemps peur d'être connu. " Pour
vivre heureux, vivons caché. " J'aime être caché.
J.P. : En tant que psychanalyste, je dirais que tu es quelqu'un
qui cultives l'énigme.
B.C. : Pas du tout ! On peut être un peu discret sans chercher
à être mystérieux. Quant à l'énigme, c'est un de mes sujets de
prédilection. Tout chez l'être humain est énigmatique : qui suis-je
? qui est mon prochain ? depuis quand l'humanité vit-elle sur
cette planète ? est-ce que tu portes des bas ou un collant ?
J.P. : Un collant !
B.C. : Ah, quel dommage !
J.P. : Désolée. Tu disais : l'énigme. Pourquoi ce goût pour ce
qui est caché, ou difficile à connaître ?
B.C. : J'ai l'impression que l'humanité vit aujourd'hui dans une
illusion étrange : tout est connu, le monde est mondialisé, les
grandes découvertes sont faites. Je pense exactement l'inverse.
J.P. : C'est-à-dire ?
B.C. : Nous allons vivre une période de grands bouleversements.
Nous comprendrons peu à peu que nous avons ignoré, pendant très
longtemps, beaucoup de choses essentielles.
J.P. : Ah ah ah ! Tu veux me faire croire que tu es voyant ? B.C.
: Oh non. J'ai seulement connu des personnes qui l'étaient
J.P. : Tu as dit tout à l'heure ces mots : " mon prochain ". Est-ce
que tu es chrétien ?
B.C. : Non, mais je suis croyant. Je suis quelqu'un de religieux.
Après une éducation catholique, je suis devenu athée. Vers l'âge
de 35 ans, après l'effondrement des " -ismes " (notamment du freudisme
- excuse-moi !) je me suis reconstruit une religion bien à moi,
un peu différente de celle des autres.
J.P. : Tu te trompes sur un point : le freudisme ne s'est nullement
effondré.
B.C. : Mais si ! On a voulu aider l'être humain à se déconstruire.
A connaître quelques petites opérations de son psychisme… oh,
bien minces… et après on le laisse seul, avec une maquette, sans
mode d'emploi. Malheureusement, cette maquette, c'est lui ! L'être
humain… Et de plus on a oublié toute la sagesse antique. Les grands
penseurs qui sont nés autour de la Méditerranée. Platon, Apollonius
de Tyane…
J.P. : C'est totalement faux. Mais enfin… Je ne suis pas ici pour
te détromper. Tu parles comme quelqu'un qui a beaucoup souffert,
je crois.
B.C. : Beaucoup voyagé, aussi… Max Jacob disait : " Félicitez-vous
de souffrir. Les épreuves sont l'échelle du ciel. "
J.P. : Ne me dis pas que tu reprends à ton compte cette vieille
mystique chrétienne de la souffrance !?
B.C. : Si on prend la " souffrance " en tant que telle, non. Si
on veut être une victime, non. Jamais ! Surtout pas ! Je suis
un humaniste, un ami des libertés. Mais je sais qu'on se construit
à travers les épreuves. Ce qu'on se donne, ce qu'on offre. Il
ne faut pas être une victime, il faut être un "offreur".
J.P. : C'est amusant, en danois, le mot "ofre" signifie victime.
Tu m'as tendu la perche…
B.C. : Oui. Il faut vouloir se changer. Pas seulement créer, grandir,
croître ; mais aussi se métamorphoser totalement. Il ne faut pas
être arriviste, mais " départiste ". Ne pas vouloir saisir. Ne
pas posséder. Se changer. " S'être ".
J.P. : Ce n'est d'ailleurs pas opposé à une certaine psychanalyse.
Mais en tant qu'écrivain, à part les divertir, tu penses que tu
aides les gens à " se changer " ?
B.C : Oui.
|
 |