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LE ROMAN DE JEAN COCTEAU
Extrait de "Le
Roman de Jean Cocteau", essai paru aux éditions L'Harmattan
en 2001 (page 463 jusqu'à la fin). Cet extrait ne rend
pas compte des notes de bas de page de la version papier.
[...]
Dans Démarche d'un poète,
le ton est au contraire calme et détaché, le passé et même les
luttes sont évoqués avec humour et tendresse (voir notamment le
chapitre intitulé “ PROUST GIDE -
LES SURREALISTES - APOLLINAIRE ”) et plus rien ne s'oppose
à ce que le poète fasse preuve de grandeur :
" Je m'applique, si je désapprouve
une œuvre, à y trouver ce qui pourrait me convaincre. Bref, je
me félicite d'avoir été à l'école d'amitiés si nobles que leurs
vertus avaient la puissance qu'on accorde d'habitude aux vices.
A l'école de ceux qui aiment comme on déteste. A l'école de ceux
qui ouvrent leur porte toute grande par crainte de refuser l'hôte
inconnu […]
Je n'ai plus l'âge où l'injustice
est une loi de défense, où l'amour inquiète comme une maladie
qu'il faut guérir coûte que coûte. Je suis à l'âge où je ne crains
plus d'être envahi par plus fort que moi. Je cherche, au contraire,
à recevoir le plus fort, royalement, comme un hôte. Et chaque
soir, je me couche heureux si je n'ai nui d'aucune manière à mon
prochain. "
C'est au moment d'écrire à l'intention d'un public allemand que
Jean Cocteau s'identifie le plus au poète incarcéré par l'occupant
- Max Jacob. Dès lors il n'est pas étonnant que nous retrouvions
dans ce livre toute la thématique chrétienne qui irrigue l'œuvre
de Jean Cocteau : le chapitre qui précède les aveux s'intitule
“ ECCE HOMO ”, paroles de
l'occupant qui présente le Christ, victime, à ses futurs bourreaux,
tandis que le suivant, intitulé “
AVEU ” (dont la citation qui précède est extraite) annonce
clairement que le message du Christ est repris par le poète :
" Et maintenant je dois avouer l'impardonnable,
le scandale, dans une période qui méprise le bonheur : je suis
heureux. Et je vais vous confier le secret de mon bonheur. Il
est simple. J'aime autrui. J'aime aimer. Je hais la haine. "
Cet aveu, qui confirme de manière éclatante que toute l'œuvre
est placée sous son emblème, n'a pas été seulement publié dans
ce très rare livre de 1953, que le public français - comme nombre
de critiques - ignore : Jean Cocteau a voulu qu'il soit repris,
sous le titre “ Ecce homo ”,
dans le tome II de Poésie critique.
C'est que le message était d'importance, et que le poète
souhaitait que l'édition faite par Gallimard lui assurât une plus
vaste diffusion.
Ce message d'amour n'est pas vraiment isolé dans le texte de Jean
Cocteau, mais placé entre deux chapitres fort différents, qui
lui donnent un certain relief : auparavant se trouve le chapitre
intitulé “ CE QUE J'APELLE MARCHER
DANS L'OMBRE ”, dans lequel il affirme que le poète doit
être capable de tout, même d'aider un boxeur à regagner sa place,
alors que le chapitre suivant, “
LA TAPISSERIE DE JUDITH ET HOLOPHERNE ”, fournit des détails
techniques sur la préparation du carton et sur le tissage, tout
en adressant une supplique aux puissants pour qu'on aide l'artisanat
de France. On le voit, le propos paraît décousu, or le poète affirme
qu'il est tissé. C'est à ce genre de détails qu'un œil exercé
reconnaît la qualité de l'artisanat : la vie et l'œuvre sont tissées
de la même façon, la même duite les a construites, les mêmes fils
les parcourent. Dans le même ordre d'idées, il est divertissant
de constater qu'un des tout premiers textes de commande de Jean
Cocteau concerne précisément le tissage : il s'agit d'un texte
pour le Trentenaire de la Maison
Coudurier, Fructus et Descher, fabricants de soieries à Lyon,
dans lequel Jean Cocteau s'extasie sur le fait que la vie et l'œuvre
des tisserands, chez les soyeux, soient si intimement liées, et
qu'un simple entrelacs de fil puisse les nouer. En ce sens, il
est possible que la métonymie que nous avons relevée dans La
Fin du Potomak, ce jeu sur “ fil ” et “ fils
”, s'avère encore plus lourde de sens que nous ne le pensions.
Les fils qui tissent la toile de l'existence sont peut-être justement
les fils, ceux du père que Jean Cocteau n'a pu être. Et dans sa
vie l'accumulation des “ Jean
” révèle sans doute que le poète ne parvint pas à échapper à la
condition filiale, le prix du suicide d'un père étant décidément
bien lourd. Ainsi le roman de Jean Cocteau procède-t-il clairement
de cette configuration psychique qui a permis de construire son
œuvre. L'auteur en est le fils - l'autobiografils.
L'ensemble de ce processus lui apparaît à la fin de sa vie comme
en quelque sorte inévitable : il fallait en passer par là. Les
événements de la vie, de même que les aventures d'un personnage
importent moins que la façon de les vivre ; c'est ce qu'il écrivait
au début du Cordon Ombilical
:
" Attacher de l'importance à l'anecdote
revient à juger un peintre d'après ses modèles au lieu de découvrir
son autoportrait dans sa manière de les peindre.
La phrase de Flaubert est significative
[…] parce qu'elle souligne l'autoportrait qu'un peintre sincère
ne peut s'empêcher de donner de lui, qu'il peigne un paysage,
une personne ou une nature morte, la peinture et l'écriture étant
davantage une manière d'être qu'une manière d'écrire ou de peindre.
"
Nous comprenons sans doute mieux, désormais, cette Lettre-préface
sur le problème de l'autobiographie datant de 1955 et publiée
elle aussi en Allemagne, que nous citions au début de ce livre
:
" Je pense que chaque ligne, chaque
tache, chaque onde qui s'échappent de nous (et peu importe ce
qu'elles représentent) composent notre autoportrait et nous dénoncent.
S'il en est autrement, c'est que notre main n'est pas aux ordres
des forces très secrètes et très obscures qui nous habitent -
de ce maître dont nous ne connaissons pas le visage qui est notre
vrai visage. "
Aussi le poète se trahit-il, se livre-t-il à son corps défendant.
Son activité créatrice est “ davantage
une manière d'être ” qu'une manière d'œuvrer en tant que
peintre ou écrivain, et l'on peut donc penser, d'après l'ultime
aveu du poète lui-même, qu'il s'est essayé à être, qu'il a pour
cela écrit des romans, et qu'il fut.
Etre ne serait sans doute pas chose évidente pour l'être humain
; il y aurait l'art et la manière. Ainsi devrait-on patiemment
élaborer un art d'être comme on dit d'un art de vivre, et Jean
Cocteau nous en aurait fait legs.
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